Tant de gens

Tant de gens ne sont pas revenus
survivants d'ondes tombant des grands pylônes
censés éclairer les esprit et apprendre à peine.
Les hautes herbes protégeant nos abris de fortune,
protégeant nos bras et nos jambes se sont éparpillées,
emportant avec elles nos pas, nos traces, nos chemises.
Les cosmos et les gouttes de sang ferment l'espace lointain,
tachent les tissus des robes plissées, les yeux plissés
en vain d'apercevoir une quelconque solution aux profondeurs.
Porter des bols jusqu'aux tiroirs, les soucoupes aux étagères,
ne pas penser qu'entre les murs et au delà des murs
les sons rebondissent sur les graminées fauchées.
Il n'y a pas entre les brins suffisamment de grains
pour construire une meule de pierre afin de convertir
les rails en crémaillère, les straps en  genouillères.
J'appelle pour savoir si tout le monde est bien arrivé,
la porte refermée. Les draps sont détendus et rangés, séchés,
ils resserviront aux jambes des étendus, le visage recouvert
sans savoir, ni voir, ni sentir, ni ressentir
les délicates caresses du vent, de l'eau, du feu des brindilles desséchées.

Pas grand chose

Pas grand chose.
Des lignes, des points, une barre et des copeaux.
Les écarts sont inconséquents, en conséquence 
le temps est réduit au minimum.
A peine une seconde. 
Les heures font moins d'une heure.
Une vie pour pas grand chose, à suivre le groupe,
au rythme des jours plus courts, surtout le soir
quand tombe l'obscurité, à peine éclairée par la lampe frontale
du veilleur perché sur la pointe du rocher surplombant
la vallée envahie par la nuit.
Le sommeil se réduit aux pulsations du cœur
et aux apnées régulières.
Les ogres sont si proches, l'éveil est nécessaire depuis notre arrivée
dans cette terre inondée si souvent de pluies diluviennes.
La fatigue est immense pour celui qui veille devant le trou noir
d'où ne s'échappe que les cris et les gémissements sifflés entre les dents
si pointues, si compactes, si tranchantes
que leur seule vue fait trembler la main du guerrier
où se tend une lame de métal forgée, il y a si longtemps
que depuis les premiers temps l'oubli de la forge
a permis aux survivants d'économiser les arts et la manière
et survivre de pierres, de bois, d'os, d'eau.

où est ma conscience ?

Où est ma conscience ?
L'appréhension des maux, des petites piques sur la peau sous la paupière 
trouble les sens sous l'effet de la lumière crue du jour.
Les idées évanouies ont disparu derrière les hautes falaises de calcaire rongé,
les problèmes, bien-sur, se sont accumulés
problèmes d'orteil,
problèmes d’œil,
problèmes d'ongle.
Que faire des autres, de soi même c'est vraiment compliqué,
je n'arrive pas à me persuader de l’intérêt de m'occuper en fin de journée.
Déjà à dix heures les heures semblèrent longues, 
ma perception amoindrie des muscles et des tendons entre mes doigts de pieds
et mes dents claquant sous l'effet du dysfonctionnement.

Me voilà allongé, moins lourd, les yeux écarquillés devant tant de beauté,
des plumes irisées, 
des rameaux d'olivier, 
des auréoles rosées. 
Je reprends confiance, reprends du tonus, reprends une part de flan aux pruneaux. 
Une légèreté m’envahit, à  la vitesse de la lumière j’atteins les confins de l'univers 
découvrant des formes sans nom, glissant sur des lianes de hautes fougères 
entre les pétales d'une flore incandescente uniquement habillé d'or et d'argent.



Nous quittons la terre

Nous quittons la terre, l'eau dans les tuyaux ne s'écoule plus.
Les pattes remplacent les pieds, les pieds ont abandonné la terre.
Tous attendent le temps long, les distances infinies la douleur du vide.
La lumière au plafond, les frais d'expédition, 
n'entament pas l'optimisme général de l’expédition prête à passer du temps confiné
dans ce long vaisseau alimenté par les ondes invisibles de l’énergie cinétique.
Nous voilà réunis, les êtres sans souffle au centre,
les êtres sans esprit au centre,
les êtres sans conscience autour,
les êtres sans être en  périphérie.
La  rotation et l'apesanteur rendent compliqués les bavardages.
Dans ces langues aux salives postillonnées, chacun évite
les mots qui tachent, la transpiration collante,
pour que puisse se faire le grand saut dans l'univers au-delà.
Un jour viendra, la terre se fera à nouveau sentir entre les orteils,
les petites plantes pousseront sur les treillis dans ce jardin d'air et d'eau.
Sur le mur au fond du jardin s'alignent les urnes funéraires.
Quelque uns ont déjà oublié les noms gravés,
quand passent dans l'humidité du soir les corps évanescents.
Oublié les aventures épiques, 
quand passent dans l'obscurité du crépuscule les âmes troublées.
Oublié les faits d'armes,
quand passent  dans l'ombre de la nuit les esprits dérangés.
Je ne m'attend pas à te retrouver après tant de décomposition.


Ca y est


Ça y est, on recommence, depuis le début,
toujours le même problème, que faire ?
Parler derrière la vitre, derrière la vitre, peu d'espace profond,
derrière la vitre la chaleur s'accumule en tas,
les lichens et les pieds d’alouette.
Qui prendra la décision d'arroser,
alors que la rivière est si loin, le puits si profond,
la soif intarissable
Quand tu as dit, de mon vivant, tout se passe sur le dos du chien,
tout se passera sur le dos du chien.
Le long de la voie ferrée, au fond de ces grandes gorges de pierres,
menant dans la roche au delà des ergs, 
dans un sens avance la colonne,
dans un sens va le chien.
Personne ne prend la décision d'arrêter, l'air chaud bloque sous le carreau,
chacun tentant de suivre les pas sans se soucier des pattes trottantes 
et des crocs croquants.
A la fraicheur de la nuit, l'ombre des bêtes s'étend,
celui qui caque des dents respire et attend.
Par dessus son dos les aurochs et les bisons gémissent
entre les hautes herbes, chacun regarde,
le fer est loin, le feu un souvenir.
Tous assis, le dos à la falaise, n'émettant 
que des désirs de poils et de graines.

N'importe où

N'importe où, hors du monde.
Pourvu que se soit hors du monde avec tout ce chargement
de sacs et de bidons, par dessus les portes bagages de toit
ou les remorques de routes.
Il a fallu plusieurs jours pour traverser le gué débordé,
aux alluvions collantes aux galets
sous le souffle des sifflements et des tirs à l'aveugle.
Au fond, le niveau est peu profond, les bacs glissent entre deux eaux,
celui qui est assis sur le bord regarde l'eau, celui qui est au fond regarde en haut.
Il y a un problème, la vitesse n'est pas en rapport avec la puissance consommée,
les empreintes sur la berge marquent le temps passé,
quand nous marchions encore résolus, décidés, innocents.
Il n'est pas trop tard pour pousser plus loin, gagner du temps,
gagner de la distances entre ces cibles mouvantes
et toutes ces nouvelles lettres aux adresses inconnues, inaudibles et incompréhensibles.
Le chemin de pierres, de bitume longeant le chemin d'eau,
le courant remontant le fleuve et le ruisseau englouti dans les égouts.
A chaque fois mes pieds perdent pied.
Je suis à deux doigts de me noyer dans cette flaque laissée une nuit de pluie,
une nuit où je n'ai pas dormi de deux heures à trois heures du matin,
endormi parmi les drapés, craignant  à chaque instant l'étouffement,
le retournement du matelas , le retournement tout court.




Les murs

Les murs mettent du temps a se réchauffer, à l'intérieur
des coquilles, rien de nouveau, les bruits obsessionnels
se sont tus, les bruits omniprésents se sont éteints 
De chez les voisins on ne voit rien, on n'entend rien. 
Trop tôt sans doute pour en tirer des conclusions 
sur la palissade.
Point de salut, au-delà de la palissade.
L'histoire commence, enfin, par des mots échangés
au-dessus de la palissade, quand, par une belle matinée
de rayons et de poussières, chacun de son côté
a tenté d'apercevoir les doigts des mains,
les ongles des doigts, les bras sous le tissus,
les veines sous le cuir.
Le début d'une histoire de mots échangés, pauvre vocabulaire
des gestes agités maladroits quand ni l'un ni l'autre
écoute l'autre pour communiquer sur le partage des taches
indélébiles étalées maladroitement.
Je suis obsédé par ce rêve déclinant le contact établi,
les distances abolies, la douceur des contacts,
ces mains touchant la chaleur du sang
répondu sur le linceul enveloppant la mémoire oubliée.
L'histoire n'est pas terminée, le réveil est douloureux.
Si tôt le matin, si loin de la nuit, je ne ferai pas demi-tour
pour aller chercher dans la nuit les restes hypothétiques
d'une rencontre. Par contre, je ferai bien demi-tour
pour aller chercher sous le sommier la poussière accumulée
des semelles, sans elle, les retours sont impossibles.
Elle a cette odeur diffuse des détails oubliés,
cette légèreté incolore transportant par transparence
ce qui n'est déjà plus.

Mord